Du théâtre en plein cœur de la Jungle à Calais, vous n’y pensez pas ? Eh bien si, justement. Au premier abord la chose semble déraisonnable ou absurde. N’y a-t-il pas plus urgent dans un lieu aussi problématique que de s’asseoir sur les bancs d’une salle de spectacle pour regarder des acteurs jouer la comédie tandis qu’au-dehors règnent la désespérance et le chaos ? Il faut croire que des stars tels Jude Law et nombre de comédiens et compagnies de théâtre britanniques pensent le contraire puisqu’ils furent nombreux à se produire dans le dôme géodésique installé dans la Jungle à Calais à l’initiative de Joe Murphy et Joe Robertson du Good Chance Theatre.

En mettant sur pied au sein de cet espace sous haute tension une structure susceptible d’accueillir des spectacles de toutes natures, ces deux jeunes dramaturges anglais ont montré que loin de relever du superflu, la création artistique correspondait dans un contexte aussi difficile à une profonde nécessité. Le théâtre, considéré par définition comme le lieu où l’on représente les crises, n’a-t-il pas précisément sa place là où se noue quotidiennement un drame humain d’une ampleur telle que personne ne sait vraiment comment le gérer ? C’est en tout cas ce que pensent ces deux amis qui après des études de lettres à l’université d’Oxford se sont lancés dans l’écriture dramatique. Courant 2015, ils mettent la main à leur dernière pièce racontant les péripéties d’une réfugiée récemment débarquée au Royaume-Uni. À ce moment-là, ils sont encore loin d’envisager de monter une structure, en l’occurrence un dôme géodésique, au milieu d’un camp de migrants dans le nord de la France.

Il a fallu pour cela que les deux Joes, comme on les appelle familièrement, se retrouvent en août 2015 dans la Jungle à Calais. À l’époque, ils ont tous deux vingt-quatre ans. Depuis quelque temps, ils s’interrogent sur la complexité du monde contemporain. « Nous étions à un moment charnière de notre vie où, à travers notre travail de dramaturges, nous nous efforcions tous les deux d’aborder les complications du monde actuel. Il est très difficile de comprendre une réalité qui change aussi vite », analyse Joe Murphy. C’est le moment où, pendant l’été, la crise des réfugiés atteint un paroxysme avec les images choc de milliers de personnes traversant la Méditerranée ou avançant en colonnes serrées vers la frontière hongroise. « Il y avait cette hystérie dans les medias. Tout le monde ne parlait que de ça. On sentait en écoutant les conversations dans la rue à quel point beaucoup étaient terrifiés par cet afflux soudain d’hommes, de femmes et d’enfants venus d’ailleurs, se souvient Joe Robertson. Impressionnés par le discours d’Angela Merkel qui propose d’accueillir des réfugiés en Allemagne, ils se rendent d’abord à Munich, puis à Calais dans la Jungle. Là, ils découvrent quelque chose à quoi ils ne s’attendaient pas. « Nous avons trouvé une ville. On ne comprenait pas vraiment ce qui se passait, sinon qu’une ville avait surgi à cet endroit. Même si ce n’était pas officiel. On a compris aussitôt que c’est là qu’on devait être. »

Ils passent d’abord une semaine dans la Jungle. Cela a l’air très court, une semaine, mais ces quelques jours furent déterminants, comme l’évoque Joe Murphy : « Nous avons été accueillis par des Koweitiens ; des Bédouins qui en tant que tels étaient rejetés par les autorités de leur pays. Ils n’avaient pas le droit de travailler et n’avaient pas accès aux soins médicaux. Ils nous ont raconté des blagues en arabe, nous ont prêté une tente. Ce fut un moment chaleureux ». Rapidement, ils prennent la mesure de ce qui se passe dans ce lieu où survivent à l’époque environ huit mille personnes issues d’au moins vingt-cinq pays différents. Certes il s’agit d’un camp, mais son organisation évoque une vraie ville avec une place du marché, des églises, des coiffeurs, des restaurants, un sauna, un marchand de tabac à rouler, un centre de conseils juridiques, un hôpital… « Les gens qui vivaient là avaient une identité, dit Joe Murphy, ils se désignaient comme des citoyens de la Jungle. Ils avaient besoin de parler. Tous avaient fait de longs périples. En cours de route, ils avaient perdu des parents, des amis. Ils avaient laissé derrière eux leurs familles et leurs proches. Ils ignoraient où ils seraient le lendemain. Chaque soir, ils tentaient de grimper à bord d’un camion ou d’un Eurostar. Ce qui se passait était incroyable, tous ces gens ne cessaient de se rassembler un peu partout dans le camp pour chanter, danser, raconter des histoires. »

Devant une telle effervescence, les deux Joes décident de mettre sur pied un espace dédié à la création artistique, un lieu d’échange, de rencontres, autrement dit un théâtre. Rentrés à Londres, ils battent le rappel de leurs connaissances pour financer le projet. Des institutions comme le Royal Court et le Young Vic apportent notamment leur soutien. Ils achètent d’occasion pour 5000 livres un dôme géodésique – plus facile à monter qu’un chapiteau – pouvant abriter trois cents personnes. L’installation dans la Jungle a lieu en septembre 2015. L’accueil est enthousiaste. « Les premiers jours, c’était une fête permanente, raconte Joe Robertson. Il y avait des chants, du rap, de la danse, de la musique ; et cela dans plusieurs langues et rassemblant différentes nationalités. »

Face à un tel succès, très vite ils s’organisent, planifient des soirées régulières, montent des ateliers et bien sûr des spectacles. Avec les aléas que cela suppose dans un univers aussi instable, quand après avoir répété une création pendant plusieurs jours, ils s’aperçoivent le soir de la première que l’acteur principal a quitté le camp pour l’Angleterre. Cela tient évidemment à la nature même du lieu où personne n’est censé rester. Leur plus grande surprise cependant est de découvrir à quel point ce qu’ils ont mis en place correspond à un besoin profond pour les habitants de la Jungle. « C’est en voyant tous ces gens venir vers nous que nous avons compris l’importance pour eux d’un tel lieu. Ils en ont fait leur propre espace. Le fait de pouvoir s’exprimer que ce soit par la peinture, le chant, la musique, la danse, l’écriture ; mais aussi de participer en tant que menuisier, charpentier ou cuisinier, de partager des moments avec d’autres ou de communiquer tout simplement, compte tenu de ce qu’ils vivent et du chaos qu’ils affrontent quotidiennement, c’est quelque chose de profondément libérateur, quelque chose d’indispensable si l’on y réfléchit. Au moins pendant un moment, le théâtre devenait le lieu privilégié où, au milieu de leur périple, ils pouvaient se poser et respirer un peu. C’était aussi un lieu où ils pouvaient mutualiser leurs pratiques artistiques. Un lieu où l’on pouvait inventer des œuvres qui prennent en compte la complexité de leur situation et ainsi montrer ce qui se qui se passe, ce qui constitue la réalité de leur vie », analyse Joe Murphy. 

Jusqu’au dernier moment, les deux amis maintiennent tant bien que mal leur théâtre au cœur de la Jungle. Puis après le démantèlement et la dispersion des migrants en mars 2016, confrontés à l’impossibilité de rester à Calais, ils décident de poursuivre leur action autrement. Ils continuent de travailler avec des réfugiés, dont certains connus à Calais, mais de l’autre côté de la Manche cette fois. Le dôme est remonté, au festival de Glastonbury en juin, puis en juillet à Londres à côté du Southbank Centre le temps d’un festival baptisé Encampment. Avec le recul, les deux Joes prennent conscience que ce lieu qui a abrité tant de moments forts est aussi devenu en lui-même une œuvre d’art avec ses peintures et ses graffitis. D’où l’intérêt de l’exposer pour témoigner de ce qui s’est passé. D’autant qu’en fuyant le camp, les réfugiés ont abandonné des centaines de peintures, des sculptures, des poèmes, des lettres jamais envoyées… Autant de traces que Joe Robertson et Joe Murphy ont conservées précieusement. « Il s’agit cette fois d’aller vers les gens pour provoquer une réaction face à cette situation, explique Joe Robertson. La plupart des gens n’ont jamais approché un réfugié. On ne cesse d’en parler, mais personne ne va à leur rencontre. Donc ce que nous essayons de faire c’est de rendre possible par la création artistique une telle rencontre. »

Tirant les enseignements de leur expérience à Calais, les deux Joes ont installé depuis janvier 2017 un nouveau dôme géodésique, à Paris porte d’Aubervilliers dans une friche industrielle. Sans être au cœur de la Jungle comme auparavant, ils sont toujours proches des réfugiés dont beaucoup après le démantèlement du camp de Calais ont gagné la capitale. « Beaucoup de personnes que nous connaissions sont allées à Paris où de plus en plus de réfugiés arrivent ici chaque jour, donc notre réflexe a été de nous installer là où nous pouvions apporter quelque chose », explique Joe Robertson. Entre temps, les deux amis sont allés à Athènes et à Istanbul pour voir sur place comment cela se passait dans les camps. Plus que jamais ils revendiquent la nécessité vitale d’un théâtre au cœur de ce qu’ils appellent « l’oeil du cyclone ». Et cela n’est évidemment pas pour rien qu’ils ont choisi le nom de Good Chance. C’est aussi pour ça qu’ils installent le dôme pendant toute la durée du festival Chantiers d’Europe organisé par le théâtre de la Ville à côté de l’Espace Cardin en plein centre de Paris.

Tous les jours porte d’Aubervilliers les répétitions continuent. Il s’agit avec les acteurs, danseurs, musiciens et autres participants de mettre au point un langage physique, un langage du corps qui puisse être compris par tous, quelles que soient leur langue et leur origine. Et, même s’il s’agit d’une démarche quotidienne, cela n’est jamais une routine tant ce à quoi Good Chance ne cesse de se confronter est par définition instable, changeant. « Cette instabilité est vraiment au cœur de tout ce que nous faisons, explique Joe Murphy. Il faut savoir la prendre en compte et envisager chaque jour comme quelque chose d’entièrement neuf. En ce sens le travail de répétition est décisif puisqu’il permet d’ancrer ce que nous faisons. Ce qui est extraordinaire dans cette démarche c’est l’aide qui nous est apportée quotidiennement. Un homme arrive, il est Somalien. Il vous dit : je suis charpentier, voilà ce que je sais faire. Et ainsi de suite. De même quand on travaille sur ce langage du corps, il suffit que cinq personnes aient déjà été présentes la veille et ce sont vos meilleurs alliés car elles vont transmettre ce qu’elles ont appris aux autres. »

Grâce à son implantation porte d’Aubervilliers Good Chance a noué des liens avec plusieurs structures à Paris et en banlieue. Joe Robertson : « Pour nous il n’est plus question d’attendre que les gens viennent à nous, c’est à nous d’aller vers eux. C’est pour cela que nous sommes ici en ce moment. Nous voulons créer des rencontres et faire tout ce qui est possible pour en finir avec les préjugés à l’encontre des réfugiés ».

Hugues Le Tanneur pour le Good Chance Theatre

Good Chance est une association à but non lucratif qui installe des théâtres temporaires pour promouvoir la liberté d’expression, la créativité et la dignité pour tous. Ses activités en Angleterre et à l’étranger sont en partie financées par des fondations, des fonds privés, particuliers et entreprises, ainsi que par des fonds publics. En 2016, avec 45 000 livres sterling collectés sur Internet, Good Chance a mené la seconde plus importante campagne de crowdfunding au Royaume Uni après Ai Weiwei. A ce jour, les activités de Paris en 2017 ont été soutenues par des particuliers, la fondation Jan Michalski, le Théâtre de la Ville et le British Council. Le collectif MU a donné à Good Chance son premier foyer en leur permettant d’organiser une résidence de cinq semaines à la Station des Mines où des bénévoles, des théâtres français et artistes ont partagé leurs temps et talents pour créer un programme artistique quotidien incluant théâtre, art, musique, discussions, performances et ateliers avec et pour des réfugiés et migrants fraîchement arrivés à Paris.

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